Spiral Jetty, l'œuvre fondatrice de Robert Smithson
Une spirale de pierre noire dans une eau couleur sang
Spiral Jetty est une digue en spirale de 460 mètres de long et 4,6 mètres de large, construite en avril 1970 par le sculpteur américain Robert Smithson sur la rive nord-est du Grand Lac Salé, dans l’Utah. Smithson a fait construire l’œuvre par un entrepreneur local, Bob Phillips, qui a déplacé le sol à la pelle chargeuse et au tracteur pour dessiner la spirale, avec plus de 6 000 tonnes de basalte noir, de boue et de terre prélevés sur place.
Le choix du lieu n’a rien d’accessoire. La pointe de Rozel, où s’enroule la spirale, se trouve dans le bras nord du lac, coupé du reste par une digue ferroviaire construite en 1959. Sans apport d’eau douce, ce bras est resté deux fois plus salé que le reste du lac, où prolifèrent des algues et des bactéries halophiles qui teintent l’eau d’un rose ou d’un rouge très marqué. Smithson a construit sa spirale dans une eau couleur sang, entourée de derricks pétroliers abandonnés et à quelques kilomètres du monument du Golden Spike, qui marque l’achèvement du premier chemin de fer transcontinental américain en 1869. Le paysage industriel en ruine comptait autant dans son projet que la forme géométrique elle-même.
Ce que le site donne à voir
| Artiste | Robert Smithson |
| Construction | Avril 1970 |
| Lieu | Pointe de Rozel, Grand Lac Salé, Utah |
| Dimensions | 460 m de long, 4,6 m de large |
| Matériaux | Basalte noir, boue, cristaux de sel |
| Financement | Subvention de 9 000 dollars de la galerie Virginia Dwan |
| Propriétaire | Dia Art Foundation, depuis 1999 |
| Accès | Libre, gratuit, sans aménagement sur place |
L’entrée est libre, sans billetterie ni horaire d’ouverture, et personne ne surveille le site. C’est aussi ce qui manque sur place qui définit la visite : pas de parking aménagé, pas de sanitaires, un simple point d’information tenu par la Dia Art Foundation, propriétaire du site depuis 1999 après la donation de Nancy Holt, la veuve de Smithson, et de sa succession. La fondation loue le terrain à l’État de l’Utah et se borne à en assurer la conservation ; elle n’intervient pas sur l’œuvre, qu’elle laisse évoluer avec le climat et le niveau de l’eau.
Une œuvre qui disparaît et qui revient
Spiral Jetty n’a jamais été figée. Quelques années après sa construction, la montée du niveau du lac a recouvert la spirale, qui est restée immergée pendant près de trois décennies, visible seulement en creux sur des photographies aériennes. Une sécheresse prolongée au début des années 2000 a fait reculer l’eau, et l’œuvre est réapparue en 2002 pour la première fois de façon durable. Depuis, elle reste visible la plupart du temps, mais le niveau du lac continue de fluctuer d’une saison à l’autre, et rien ne garantit qu’un visiteur la trouve entièrement hors de l’eau à la date qu’il a choisie.
L’exposition prolongée à l’air a aussi changé son apparence. Le basalte noir, à l’origine simplement sombre, s’est couvert par endroits d’une croûte de cristaux de sel blancs qui tranche sur l’eau rosée du lac. Smithson avait théorisé ce genre de transformation sous le nom d’entropie : pour lui, une œuvre construite dans le paysage n’a pas vocation à rester identique à elle-même, elle est prise dans le même mouvement de dégradation et de recomposition que le site qui l’entoure. Il en a tiré un film de 32 minutes, également intitulé Spiral Jetty, et un essai publié la même année, qui comptent parmi les textes fondateurs du land art autant que l’œuvre elle-même.
Ce que la visite vaut, et ce qu’elle ne vaut pas
Le contraste entre la réputation de l’œuvre et sa réalité sur place surprend une partie des visiteurs. Ceux qui viennent chercher une masse imposante repartent parfois déçus : au sol, la spirale se lit surtout depuis la petite butte qui domine la pointe de Rozel, et sa forme complète ne se saisit vraiment que vue du dessus, en photo aérienne, ce que les visiteurs au sol n’ont pas. D’autres, à l’inverse, retiennent surtout le silence du lieu, l’absence totale d’infrastructure touristique et le contraste entre le sel blanc, la roche noire et l’eau rose, qu’aucune image ne rend vraiment. Le lac étant peu profond à cet endroit, la couleur de l’eau et le niveau d’immersion de la digue changent d’une visite à l’autre, ce qui fait qu’aucun compte rendu de visite ne vaut vraiment pour la suivante.
S’y rendre
- Rejoindre le Golden Spike National Historical Park, au nord de Salt Lake City, dernier point desservi par une route goudronnée.
- Poursuivre sur une piste non revêtue d’une quinzaine de kilomètres jusqu’à la pointe de Rozel, en comptant environ une heure et demie de route depuis Salt Lake City.
- Prévoir un véhicule à bonne garde au sol, la piste étant en gravier et en tôle ondulée par endroits.
- Emporter eau, ombre et carburant suffisant : il n’y a ni commerce, ni point d’eau, ni réseau téléphonique fiable sur les derniers kilomètres.
- Se renseigner au préalable auprès de la Dia Art Foundation sur le niveau du lac, seul moyen de savoir si la spirale sera émergée le jour de la visite.
Une référence pour tout le land art
Spiral Jetty est souvent citée comme l’œuvre qui a fait sortir la sculpture de la galerie pour de bon, aux côtés de Double Negative, la tranchée de 460 000 tonnes de roche que Michael Heizer a creusée la même année dans le désert du Nevada. Les deux œuvres partagent l’ampleur du geste et l’isolement du site, mais Double Negative se lit comme un vide, une absence de matière, quand Spiral Jetty ajoute de la matière au paysage pour dessiner une forme. Plus proche encore, Sun Tunnels, que Nancy Holt a construite en 1976 dans un autre désert de l’Utah, prolonge la même démarche avec quatre tubes de béton alignés sur les levers de soleil des solstices : une œuvre plus simple à visiter, sans piste dégradée ni dépendance au niveau d’une nappe d’eau, mais qui doit directement à Spiral Jetty l’idée qu’une œuvre puisse se confondre avec le lieu qui la porte.